Géométrie et religion au Japon à l'époque
d'Edo

POUR LA SCIENCE N° 249 JUILLET 1998
Géométrie et religion au Japon
TONY ROTHMAN, HIDETOSHI FUKAGAWA
Quand le Japon s'isola, entre 1639 et 1854, des pratiques
mathématiques originales apparurent. Notamment le peuple dédiait aux
divinités des tablettes de bois ornées de problèmes géométriques
De 1639 à 1854, quand le Japon ferma ses frontières, les idées
scientifiques occidentales cessèrent de s'introduire, et les
mathématiques se développèrent sans échange avec celles des autres pays
du monde. C'est alors que fleurit une tradition d'une rare élégance :
des samouraïs, des marchands et des paysans passionnés de mathématiques
résolvaient des problèmes de géométrie variés, puis inscrivaient leurs
résultats sur des tablettes de bois, qu'ils suspendaient sous les toits
des édifices religieux. Selon les cas, ces sangaku, littéralement «
tablettes mathématiques », étaient des offrandes aux divinités ou des
défis aux autres visiteurs des lieux saints.
La plupart des sangaku traitaient de géométrie euclidienne, mais ils
mentionnent des problèmes bien différents de ceux des cours de
géométrie occidentaux : les cercles et les ellipses y jouent un rôle
prépondérant. On considère ainsi des cercles dans des cercles, des
cercles dans des ellipses, des ellipses dans des cercles... Certains de
ces problèmes sont élémentaires ; d'autres sont des casse-tête dont la
résolution nécessite des techniques avancées, notamment de calcul
intégral ou de géométrie affine. La plupart de ces problèmes
s'apparentent aujourd'hui à la catégorie des mathématiques récréatives
ou pédagogiques, mais certains résultats inscrits sur les tablettes
votives japonaises anticipaient des résultats qui ne furent découverts
qu'ultérieurement en Occident : le problème de Malfatti (inscrire dans
un triangle trois cercles tangents entre eux deux à deux et tangents
chacun à deux côtés du triangle), le théorème de Casey (trouver la
relation entre les rayons de quatre cercles tangents à un cinquième
cercle ou à une droite), le théorème des six sphères de Soddy (voir
page 56) ou le théorème des cercles de Descartes (trouver la relation
entre les rayons de quatre cercles tangents deux à deux) furent
démontrés au Japon avant de l'être en Occident. Nombre de tablettes
votives japonaises tiennent autant de l'œuvre d'art que de la
publication mathématique.
Mathématiques divines
Comment cette pratique est-elle apparue ? Et quand ? L'accrochage de
tablettes votives aux toits des sites religieux se pratiquait depuis
plusieurs siècles quand apparurent les premiers sangaku. Le shintoïsme,
religion officielle du Japon jusqu'en 1945, est un polythéisme qui
admet « huit cents myriades de dieux, les kamis. Ces deniers,
disait-on, aimaient les chevaux, et les fidèles trop pauvres pour leur
offrir un cheval vivant pouvait à la place, en offrant une
représentation dessinée sur bois. Aussi, jusqu'au XVe siècle, les
tablettes votives représentaient souvent des chevaux.
Le plus ancien sangaku connu,
découvert dans la préfecture de Tochigi,
date de 1683. On a également trouvé, à Tokyo, une deuxième tablette
datant de 1686, puis une troisième datant de 1691. Au XIXe
siècle, le
mathématicien japonais Kazu Yamaguchi consigna dans son journal de
voyage la description d'une tablette encore plus ancienne, qui aurait
été réalisée en 1668. Les historiens estiment que la tradition des
sangaku date de la seconde moitié du XVIIe siècle
Le premier recueil de problèmes de sangaku fut publié en 1789. D'autres
recueils parurent aux XVIIIe et XIXe siècles.
Écrits à la main ou
imprimés à partir de matrices en bois, ces ouvrages sont très beaux.
Plus de 880 tablettes qui subsistent aujourd'hui font elles-mêmes
référence à des centaines d'autres tablettes qui figurent dans divers
recueils. Un recensement des sangaku
existants révèle que tous les
milieux, urbains ou ruraux, pratiquaient la tradition de ces ex-voto
mathématiques; toutefois ces tablettes sont
deux fois plus nombreuses dans
les
lieux de culte shintoïste que
dans les
temples bouddhistes.
La plupart des sangaku conservés
contiennent
plusieurs théorèmes et sont souvent ornés de couleurs
brillantes.
Les théorèmes sont généralement
livrés sans démonstration. À côté du résultat figurent le nom
de l'auteur et la date de l'offrande. Les problèmes ne traitent pas
uniquement de géométrie. Certains, qui calculent le volume de solides,
imposent l'usage du calcul intégral, de sorte qu'on peut se demander
quelles techniques étaient connues et utilisées par les Japonais. Nous
examinerons plus loin cette question. D'autres tablettes proposent des
équations diophantiennes, c'est-à-dire des équations algébriques dont
on cherche des solutions en nombres entiers.
Aujourd'hui, les sangaku n'intéressent plus que quelques passionnés des
mathématiques japonaises traditionnelles, et, parmi eux, Hidetoshi
Fukagawa, un enseignant de lycée dans la préfecture d'Aichi (à
mi-chemin entre Tokyo et Osaka). Il y a une trentaine d'années, H.
Fukagawa décida d'étudier l'histoire des mathématiques japonaises, afin
d'enrichir son enseignement. La mention de ces tablettes mathématiques,
dans un vieil ouvrage trouvé en bibliothèque, le surprit, car il
ignorait l'existence de tels objets. Depuis, H. Fukagawa parcourt le
Japon à la recherche de ces tablettes et il est devenu un expert en sangaku, mais aussi en histoire des
mathématiques japonaises traditionnelles.
Pour ses recherches, H. Fukagawa a dû apprendre le kambun, du chinois
classique augmenté de signes qui facilitent la lecture par les
Japonais. Equivalent japonais du latin, le kambun était la langue
scientifique de la période d'Edo (1603-1867). H. Fukagawa est mis à
contribution chaque fois que l'on découvre de nouvelles tablettes.
Les origines d'une tradition
Si l'origine des sangaku
ne peut être datée avec précision, elle peut être localisée. En
japonais, le mot wasan
désigne les mathématiques développées au Japon, par opposition au yosan, qui désigne les
mathématiques occidentales. L'histoire des mathématiques japonaises
ancienne explique comment le wasan
et la curieuse coutume du sangaku sont apparus.
Au milieu du VIe siècle, le bouddhisme s'introduisit au
Japon, ainsi que les mathématiques chinoises. Dès le début du VIIIe
siècle, le Japon avait importé les grands classiques chinois sur
l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie. Le plus ancien de ces
ouvrages est le Chou-pei Suan-ching,
qui contient le théorème de Pythagore et la figure habituellement
associée à sa démonstration. Cette partie de l'ouvrage date au moins du
VI siècle avant notre ère.
L'ouvrage intitulé Chiu-chang Suan-shu, qui fut le document chinois le
plus important pour le développement des mathématiques japonaises,
montre un état de connaissances plus avancé: il indique comment
déterminer l'aire de triangles, de cercles et d'autres figures, et il
résout des problèmes analogues à ceux des écoles d'aujourd'hui (Si cinq
bœufs et deux moutons coûtent huit taels d'or, et si deux bœufs et huit
moutons coûtent huit taels, combien coûte chaque animal?). La majeure
partie de l'ouvrage fut certainement rédigée au III siècle avant notre
ère: ainsi ce document serait le plus ancien à mentionner des nombres
négatifs et à étudier une équation du second degré (certains historiens
des mathématiques pensent toutefois que les Egyptiens avaient abordé
les équations du second degré dès le troisième millénaire avant notre
ère).
Malgré l'apport chinois, les mathématiques ne prirent pas racine au
Japon. Le pays connut même une période
d'obscurantisme quand l'Europe
occidentale vivait son Moyen Age. Comme les églises et les monastères
européens, les temples bouddhistes devinrent les seuls centres
culturels, même si les mathématiques ne semblent pas y avoir joué un
rôle majeur. Durant le shogunat des Ashikaga (1338-1573), le Japon
n'avait plus d'expert en division.
Les
mathématiques japonaises ne naquirent
véritablement qu'au début du XVIIe siècle. Un certain
Shigeyoshi Mori
fut particulièrement productif seule
de ses œuvres-un simple opus-aux alentours de 1600. Bien qu'une seule
de ses oeuvres - un simple opuscule - nous soit parvenue
on sait qu'il
développa le calcul sur le soroban,
le boulier japonais, et fit connaître ce type de calcul dans le pays.
Un de ses élèves, Mitsuyoshi Yoshida (1598-1672), a laissé un ouvrage
important, Ce document intitulé
Jinko-ki (littéralement,
«Des nombres grands et petits») fut publié en 1627. Il traite également
du calcul sur le soroban, et son influence fut telle que son titre fut
longtemps synonyme d'arithmétique: les mathématiciens
japonais s'intéressèrent
plus au calcul
qu'à la logique. Mori et Yoshida furent ainsi les pères des
mathématiques japonaises.
| Dans
ce problème, qui provient d'un sangaku
datant de 1803 et trouvé dans la préfecture de Gumma, la base d'un
triangle isocèle repose sur un diamètre du grand cercle vert. En outre,
ce diamètre partage en deux le cercle rouge intérieurement tangent au
cercle vert et en contact avec le sommet du triangle. Le cercle bleu
est tangent au triangle et au cercle rouge, et intérieurement tangent
au cercle vert. Un segment de droite relie le centre du cercle bleu au
point de contact du cercle rouge et du triangle. Montrer que ce segment
est perpendiculaire au diamètre du cercle vert. |

|
| Ce
problème provient d'une tablette de
1874 trouvée dans la préfecture de Gumma. Un grand cercle bleu se
trouve dans un carré. Quatre petits cercles orange. de rayons
différents, sont tangents d'une part au cercle bleu, d'autre part aux
côtés du carré. Quelle relation unit les rayons des quatre cercles et
le côté du carré (indication: ce problème peut se résoudre par le
théorème de Casey, qui donne la relation entre quatre cercles tangents
à un cinquième cercle ou à une droite)? |

|
Quelques problèmes de sangaku dans le
plan
(les réponses sont données en page 58).
 |
Ce
problème simple figurait sur une
tablette datant de 1824, retrouvée dans la préfecture de Gumma. Les
cercles orange et bleu sont tangents et tous deux tangents à une
droite. Le petit cercle rouge est tangent aux deux premiers cercles et
à cette même droite. Quelle relation unit les rayons des trois cercles? |

|
Ce
problème fut consigné en 1912 sur une
tablette conservée dans la préfecture de Miyagi. Par un point P d'une
ellipse, on trace la normale à l'ellipse, et l'on nomme Q
l'intersec-tion de cette normale avec l'autre côté de l'ellipse. Quelle
est la valeur minimale de PQ? Ce problème semble simple: la valeur
minimale de PQ est le petit axe de l'ellipse. Ce n'est toutefois la
solution que si b < a <= racine carrée (2b), où a et b sont
respectivement le grand axe et
le petit axe de l'ellipse. En fait, la tablette ne donne pas cette
solution, mais une autre, correspondant à 2b² <
a². |

|
Ce
problème, qui se résout par la
géométrie élémentaire, a été proposé en 1913 sur une tablette trouvée
dans la préfecture de Miyagi. Trois carrés orange sont disposés à
l'intérieur du tri-angle rectangle vert comme le montre la figure.
Quelle relation unit les rayons des trois cercles bleus?
|
Quelques problèmes dans l'espace

|
Ce
problème, provenant d'un sangaku de
1825, fut probablement résolu à l'aide de l'enri, ou principe du
cercle dans les mathématiques japonaises. Un cylindre coupe une sphère
tout en étant intérieurement tangent à cette sphère. Quelle est l'aire
de la surface du cylindre contenu dans la sphère?
|

|
Ce
problème était mentionné sur une
tablette de 1822, retrou-vée dans la préfecture de Kanagawa. Il
anticipe de plus d'un siècle un théorème de Frederick Soddy, le
chimiste britannique qui, avec Ernest Rutherford, découvrit la
transmutation des éléments chi-miques. Deux sphères rouges tangentes
entre elles sont inté-rieurement tangentes à la grande sphère verte. Un
«collier» de sphères bleues plus petites et de tailles différentes
entoure le point de tangence des deux sphères rouges. Les sphères
bleues du collier sont deux à deux tangentes, tangentes aux sphères
rouges et tangentes à la sphère verte. Quel est le nombre des sphères
bleues? Quelle relation unit les rayons des sphères bleues? |

|
Hidetoshi
Fukagawa fut si fasciné par ce
problème, qui date de 1798, qu'il en a construit un modèle en bois.
Soit une grande sphère entourée de 30 petites sphères identiques.
chacune tangente à ses quatre voisines et à la grande sphère. Quelle
relation unit le rayon de la grande sphère et celui des petites sphères?
Dessins
de Bryan Christie
|
Isolement et géométrie
Les
mathématiques qui s'affichèrent sur les sangaku furent toutefois
l'œuvre de nombreux individus, et non celle d'une élite. En 1639, le
shogunat des Tokugawa (durant la période d'Edo) décréta de fermer les
frontières du Japon afin de renforcer son pouvoir. Durant cette période
de sakoku, de "fermeture du pays", le gouvernement proscrivit les
ouvrages étrangers, interdit les voyages à l'étranger, persécuta les
chrétiens et interdit l'accostage des navires portugais et espagnols.
L'isolement persista durant plus de deux siècles, jusqu'à ce que le
capitaine Matthew Perry, à la tête d'une flotte de guerre américaine,
oblige le Japon à mettre fin à son sakoku, en 1854.
L'isolement
du pays eut quelques avantages: la fin du XVII siècle fut une
renaissance, ou Genroku. Les arts du haiku, des théâtres no et kabuki
atteignirent leur apogée; l'ukiyo-e, l'art des peintures d'un "monde
flottant", apparut; la cérémonie du thé et l'art du bouquet se
développèrent, tandis que les mathématiques prospéraient autour de
Takakazu Seki (1642-1708).
Au
Japon, Seki est aussi connu qu'Isaac Newton ou Antoine Laurent de
Lavoisier en Europe. On lui a attribué un très grand nombre de
manuscrits et l'on sait qu'il forma de nombreux élèves, qui
développèrent
les mathématiques japonaises.
Le
premier accomplissement de Seki fut sa théorie des déterminants, qui
est plus puissante que celle de Gottfried Wilhelm Leibniz et la
précède d'au moins une décennie. Il trouva également des méthodes pour
résoudre des équations de degré élevé (une grande partie des
mathématiques traditionnelles japonaises de cette époque concerne des
équations de degré atteignant plusieurs centaines; l'une d'elles est
de degré 1458). Enfin Seki semble avoir été à l'origine de l'enri, ou
«principe du cercle».
L'enri
était un champ de recherches mathématiques qui s'est développé après
Seki. A la base, il utilise des méthodes analogues à celles
qu'employaient Eudoxe et Archimède pour calculer l'aire des cercles à
l'aide de polygones à n côtés, on approche la circonférence du cercle
et l'on utilise de telles approximations pour calculer des aires et des
volumes, par exemple. Ainsi l'enri fut une forme de calcul intégral,
appliquée ensuite à d'autres figurestelles les sphères et les ellipses. Les techniques de l'enri ont été mis en euvre dans la réalisation des sangaku.
Des sphères dans des ellipsoïdes
Les premiers livres utilisant l'enri et les premiers sangaku attestés
sont contemporains de Seki. Il ne s'agit pas là d'une coïncidence: les
disciples de Yoshida et de Seki contribuèrent probablement au
développement du wasan en même temps qu'ils en subissaient l'influence.
Certains racontent que Seki a rencontré son premier sangaku alors qu'il
se rendait au château du shogun, dont il était le mathématicien
officiel; les tablettes votives l'auraient incité à approfondir ses
recherches. Est-ce une légende?
On ne le saura sans doute jamais, mais, au siècle suivant apparurent
des livres contenant des problèmes typiquement japonais, mettant en jeu
des cercles à l'intérieur de triangles, des sphères à l'intérieur de
pyramides, des ellipsoïdes entourant des sphères. Les problèmes trouvés
dans ces ouvrages différant peu de ceux qui ont été retrouvés sur les
tablettes, les historiens ont conclu que l'engouement pour tous les
problèmes de wasan - et la vogue des sangaku -.résulta de la politique
d'autarcie du Japon
Cette autarcie fut-elle totale? A l'exception des Hollandais, autorisés
à accoster dans le port de Nagasaki, sur l'île méridionale de Kyushu,
tous les commerçants occidentaux étaient interdits de séjour. De
surcroît, les déplacements des Japonais étaient sévèrement limités : un
voyage à l'étranger était un acte de trahison, passible de la peine de
mort. L'autarcie fut suffisamment complète pour minimiser l'influence
des mathématiques étrangères sur les mathématiques japonaises.
En revanche, au XIX siècle, le wasan fut progressivement supplanté par
le yosan. Apparurent alors des manuscrits mêlant des textes en kambun
et des notations mathématiques occidentales. Puis, après l'ouverture du
Japon et l'effondrement du shogunat des Tokugawa, en 1867, le nouveau
gouvernement adopta le yosan et délaissa les mathématiques locales.
Certains praticiens du wasan continuèrent de suspendre des tablettes
(quelques sangaku datent même de la dernière décennie), mais la
quasi-totalité des problèmes proposés durant le XXe siècle sont des
plagiats
Qui étaient les auteurs des sangaku? Les théorèmes merveilleusement
dessinés sur les tablettes votives étaient-ils l'œuvre de
mathématiciens professionnels ou de simples amateurs? La question est
difficile. Le traité d'histoire des mathématiques japonaises de David
Smith et de Yoshio Mikami ne mentionne que quelques sangaku. Il cite le
recueil Shimpeki Sampo («Problèmes mathématiques suspendus devant le
temple»), publié en 1789 par le mathématicien professionnel Kagen
Fujita. D. Smith et Y. Mikami mentionnent une tablette sur
laquelle la solution proposée est suivie de la référence suivante:
«District féodal de Kakegawa, province d'Enshu, troisième mois de 1795,
Sonobei Keichi Miyajima, élève de Sadasuke Fujita, de l'école de Seki».
Dans son ouvrage consacré au développement des mathématiques en Chine
et au Japon, Y. Mikami mentionne le « problème du temple de Gion », qui
fut suspendu au temple de Gion, à Kyoto, par Enkyu Tsuda, élève d'Enri
Nishimura. En outre, ces tablettes furent rédigées en kambun, signe que
leurs auteurs appartenaient à une classe sociale cultivée.
D'autres observations montrent toutefois que les tablettes votives ne
furent pas l'apanage des mathématiciens professionnels. Notamment
nombre de problèmes proposés sont élémentaires et ne sont pas de ceux
qu'étudieraient des professionnels. Dans la préfecture de Mie, H.
Fukagawa a trouvé une tablette signée par un marchand. Sur d'autres
tablettes figurent des noms de femmes et d'enfants âgés de 12 à 14 ans.
Selon H. Fukagawa, la majorité des problèmes furent inventés par les
samouraïs, mais quelques-uns furent proposés par des paysans le
mathématicien Sen Sakuma (1819-1896), par exemple, enseignait le wasan
aux fermiers de la préfecture de Fukushima et eut jusqu'à 2000 élèves.
Ce type d'enseignement rappelle la période d'Edo, où le Japon n'avait
ni lycées ni universités. Le peuple japonais venait alors apprendre à
lire, à écrire et à calculer sur des bouliers dans des écoles privées
ou dans des temples.
Des individus de toutes les classes sociales semblent donc avoir
contribué aux sangaku: de nombreux Japonais s'adonnaient avec autant de
plaisir aux mathématiques qu'à la poésie et à d'autres formes d'art,
parce qu'ils étaient attirés par la beauté de la géométrie. Les
maîtres, au terme de leur journée d'enseignement, ou les samouraïs qui
avaient cessé de combattre s'isolaient pour concevoir des problèmes
mettant en jeu des sphères et des ellipsoïdes; la sereine contemplation
mathématique était alors un loisir. Quand la solution était trouvée, on
l'écrivait sur une plaque de bois que l'on suspendait ensuite au temple
local. Les visiteurs du temple remarquaient la tablette colorée et
admiraient sa beauté. Nombre d'entre eux quittaient alors le temple en
se demandant comment l'auteur du problème était parvenu à une telle
solution. Certains décidaient de résoudre le problème ou d'étudier la
géométrie afin de tenter de le résoudre. D'autres quittaient le temple
en se demandant « Que se passerait-il si l'on modifiait légèrement le
problème et que....
3. LES EX-VOTO MATHÉMATIQUES DU JAPON
furent parfois l'œuvre de mathématiciens professionnels, mais, parfois
aussi, ils furent réalisés par des commerçants, des samouraïs, des
enfants... Sur ces plaques de bois, sont généralement mentionnés le
problème, le nom de celui qui a réalisé l'ex-voto, la date de
l'offrande; certains sangaku sont des chefs-d'œuvre.
Tony ROTHMAN est professeur de mathématiques à l'Université Harvard.
Hidetoshi FUKAGAWA est professeur de mathématiques dans la préfecture
d'Aichi
Annick HORIUCHI, Les mathématiques japonaises à l'époque d'Edo
(1600-1868), une étude des travaux de Seki Takakazu et de Takebe
Katahiro, Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1994.
Yoshio MIKAMI, The Development of Mathematics in China and Japan, deuxième édition, Chelsea Publishing Company, New York, 1974.
H. FUKAGAWA et D. PEDOE, Japanese Temple Geometry Problems, Charles Babbage Research Foundation, Winnipeg, Canada, 1989.
David E. SMITH et Yoshio MIKAMI, A History of Japanese Mathematics,
Open Court Publishing Company, Chicago, 1914 (également disponible sur
micro-film).
H. FUKAGAWA et D. SOKOŁOWSKY, Traditional Japanese Mathematics Problems
from the 18th and 19th Centuries, Science Culture Technology
Publishing, Singapour, à paraitre.
Le système officiel et juridique : Kō-Otsu-Hei-Tei (甲乙丙丁)
Issu des "tiges célestes" chinoises, ce système est très utilisé dans les contrats, les documents administratifs ou juridiques pour désigner les parties (ex: Partie A et Partie B).
- 甲 (Kō) -> Équivalent de A
- 乙 (Otsu) -> Équivalent de B
- 丙 (Hei) -> Équivalent de C
- 丁 (Tei) -> Équivalent de D
圓 : forme ronde, cercle
1. AU JAPON, de nombreux lieux de
pèlerinages shintoistes et
bouddhistes abritent des sangaku : ces tablettes votives étaient
traditionnellement suspendues sous les avant-toits des édifices
religieux. Les problèmes consignés sur les sangaku traitaient presque
toujours de géométrie. Nombre de ces tablettes sont délicatement
peintes ; certains problèmes ont été inscrits en idéogrammes dorés.