Point de vue

Ma première partie de go

<< Godeo » a imaginé quelques propos d'adolescents sur la première partie de go. L'auteur livre ainsi son point de vue sur ce qu'il faut faire et ne pas faire pour initier des jeunes.



Charles:

Ce monsieur qui m'a appris à jouer était vraiment très intelligent et très subtil. Il m'a bien expliqué la règle, d'ailleurs très simple (une pierre cernée est prise) et le but du jeu. Et puis nous avons joué une partie. Sur un petit goban car les autres formats étaient trop grands pour moi, et je ne comprendrais pas tout, disait-il. On a très bien joué et, bien sûr, il a gagné, toujours en finesse avec ses moustaches si distinguées.

La partie terminée, il m'a expliqué que là j'aurais dû jouer ça plutôt que ça. Et que si lui avait joué ce coup, c'est parce que je l'avais presque provoqué. Ou, non, plutôt, que c'est lui qui m'avait provoqué et que j'aurai dû jouer là et qu'il aurait fait ceci et qu'en conséquence le bord était perdu d'avance. Ça a commencé à se compliquer dans ma tête, surtout qu'il me disait toujours: « Tu es bien d'accord? ». Une fois j'ai bien tenté de dire que, peut-être, si j'avais... Mais il m'a rapidement expliqué que si j'avais..., il aurait... et que... J'ai bien compris que ça aurait été pire. En fait j'ai fait semblant de comprendre car je n'ai vraiment compris qu'une chose, c'est que je n'y comprends rien. J'étais lessivé, trempé par son torrent d'explications hyper-logiques. Je me suis senti esseulé comme la serpillière qui trainait au fond de la classe. Le go, ça sera dans une autre vie.

Maurice:

Moi j'en rigole encore. Trop facile. J'ai rien compris, mais j'ai flanqué une pilée au vieux, ancien prof de maths, chercheur au CRSS. Chaque fois que je lui piquais des pierres il semblait ravi. Il souriait. Un vrai débile. D'ailleurs, s'il avait été bon, on ne l'aurait pas planté derrière ce stand. Tous les copains qui ont essayé l'ont battu. La preuve que c'est un jeu ringard. Vieux de 4000 ans, tu penses...

Sophie:

- Moi ça m'a plu et je viens de m'inscrire au club du Lycée Pascal.

- Alors c'est le beau mec, champion de la Ligue du Centre Ouest Parisien qui t'a emballé?

- Pas du tout, super idiot! Mais il m'a parlé intelligemment, lui! (regard appuyé)
- Oh! Oui. On connaît: la stratégie A.B.C.

Son bouquin à 11 euros. D'abord les Angles, puis les Bords et ensuite le Centre. Ça marche,  surtout quand on est 1er dan

Non pas du tout. Enfin oui, si tu veux. En fait voici ce qu'il m'a dit : « Le go est un jeu de construction. Chacun y fait sa maison à la taille de ses ambitions. Sécurité d'abord. Ce n'est que plus tard qu'on s'affronte sur de subtiles questions de bornage, quand les jardins et les parcs s'entremêlent. Faisons une partie. Je vous offre les fondations d'une possible grande maison ». Il a disposé des pierres noires sur les points 3x3, 3x5 et 5x5 d'un goban 9x9. « A vous de choisir la disposition des murs. Surtout, ne vous laissez pas impressionner par des terrassiers arrogants qui cherchent la bagarre. N'ayez pas peur. Gardez votre jugement et construisez calmement. Les pierres trop audacieuses qui voudraient vous déstabiliser finiront par vous revenir. » J'ai fait bien attention, j'ai joué sagement et j'ai gagné: 13 à 12.
- Pas possible. Tu as battu le champion? Ça va pas la tête !

Non! Enfin, oui. Je ne suis pas plus forte que lui, mais je joue aussi bien que lui à ma mesure, dans ma cour, si tu préfères.

Alors c'est le prince charmant!

Oh! En tout cas c'est le prince du go puisqu'il s'est mis à mon niveau et, sans explications, il m'a fait bien jouer.

Godeo

Revue Française de Go n° 108

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